Agir ! (Ou la photo de trop)


(Billet d’humeur du 3 septembre 2015. Par Véronique Anger-de Friberg).

Depuis des années, des dizaines de milliers d’êtres humains en quête d’une terre d’asile fuient la guerre, emportant le peu de biens qu’ils ont pu sauver. Victimes des « passeurs » qui leur extorquent leurs derniers sous, ils le sont ensuite de ces embarcations de fortune surchargées à bord desquelles ils sont montés en famille. Le voyage vers la liberté s’avère trop souvent un voyage au bout de l’enfer. Depuis le naufrage en Méditerranée du Lampedusa (366 morts) en 2013, des milliers d’autres migrants ont péri en tentant de traverser les mers pour rejoindre nos côtes.

La crise des migrants a pris une ampleur inattendue ces derniers mois. Chaque jour, des milliers de personnes fuient la guerre pour trouver refuge et une vie meilleure en Europe. Face à cet afflux massif de réfugiés -qui n’attendent pas d’autorisation officielle pour gagner nos rives- les États de l’Union Européenne s’avouent totalement débordés, incapables de faire face.

Portes d’entrée de cette immigration « non choisie », l’Italie et la Grèce appellent l’Europe au secours, mais celle-ci répond par des messages contradictoires. Tout en déclamant de beaux discours pleins de compassion, elle cherche des solutions pour empêcher ces pauvres hères d’entrer dans une Europe aux portes désespérément closes. Certains pays membres vont même jusqu’à dresser des murs, au sens propre[1] comme au figuré, pour refouler ce flot continu d’immigration. La France, désemparée, « parque » ces désespérés dans des « jungles » à Calais et autres camps aussi surpeuplés que mal équipés.

Pourtant, depuis hier, la photo d’un enfant oblige le monde à regarder la vérité sous un prisme nouveau. Un petit être habillé d’un short foncé et d’un polo rouge est étendu sur le ventre sur une plage de Turquie, son visage à demi enfoui dans le sable. Un cliché d’une horreur insoutenable qui fait la Une de la plupart des médias européens ce jeudi. On doit cette image-électrochoc, reprise dans tous nos journaux, au quotidien anglais The Independent. Un choc nécessaire parce qu’il n’est pas acceptable de continuer à détourner les yeux de l’effroyable drame qui se joue au quotidien sur les côtes européennes.

En faisant le tour des réseaux sociaux occidentaux depuis ces dernières 24 heures, cet enfant est en train de devenir un symbole. Le symbole de tous les peuples qui fuient les persécutions, qu’ils viennent de Syrie comme ce petit noyé, d’Irak, d’Érythrée ou d’ailleurs. Le symbole d’une tragédie qui n’en finit pas. Une tragédie qui, jusqu’à hier, se déroulait dans une relative indifférence de l’opinion publique. En tous les cas, si l’on en croit le récent sondage Elabe/BFM TV publié dans Le Point[2] du 2 septembre. « L'opinion publique reste majoritairement (à 56 %) opposée à l'accueil de migrants et de réfugiés sur le territoire français (…) avec un pic chez les ouvriers (71 %), les employés (65 %) et les autres inactifs (62 %). ». Il serait trop facile de jeter l’opprobre sur nos concitoyens qui, hier encore, voyaient les migrants comme un fardeau, voire des envahisseurs, car ça, c’était avant… Avant que leur soit révélée l’histoire véritable de ces peuples chassés par la guerre.

Certains commentateurs de l’actualité se plaisent à rappeler que la France, patrie des droits de l’Homme se doit d’agir. Comme le corrigeait Maître Robert Badinter dans Le Nouvel Observateur du 4/12/2008, « La vérité historique est que la France est la patrie de la « Déclaration » des droits de l’Homme, ce qui n’est pas la même chose ! ». En effet, si nous étions le pays des droits de l’Homme, les dirigeants politiques et tous ceux qui refusent les quotas de réfugiés ne passeraient pas leur temps à s’abriter derrière la déclaration[3], tronquée, de Michel Rocard, pour justifier leur réticence à accueillir les migrants. Déclarer que « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde… », c’est oublier un peu vite que le message de l’ancien Premier ministre de François Mitterrand se poursuivait par ces mots : « …mais elle doit en prendre fidèlement sa part ». Oui, la France, si prompte à se déclarer « patrie des droits de l’Homme », fière de ses valeurs républicaines, dont la plus importante est sans aucun doute la fraternité, doit « en prendre fidèlement sa part ». Malheureusement, s’engager à construire un nouveau camp de réfugiés pour 1.500 occupants, forcer les autres États membres à accepter des quotas de réfugiés ou ouvrir des centres « d’enregistrement »… cela revient à poser un cautère sur une jambe de bois !

Deuxième pays d’immigration au monde derrière les États-Unis, l’Allemagne, par la voix d’Angela Merkel, a annoncé hier qu’elle serait prête à recevoir 800.000 personnes, leur apprendre la langue et former les jeunes. Une manne pour les secteurs de l’hôtellerie et de la restauration qui peinent à recruter de la main d’œuvre. Comme le rappelle cet article : « Les migrants, espoirs de l’économie allemande » publié sur le site d’Arte, la stratégie à long terme adoptée par l’Allemagne est loin de faire des émules en France alors que chez nous aussi environ 300.000 postes ne trouvent pas preneurs.
Si le Liban a réussi à absorber un million et demi de ses voisins en détresse (soit un réfugié pour 4 habitants), pourquoi l’Europe et ses 500 millions d’Européens n’y arriveraient-ils pas ? Après l'immigration arménienne (1915), puis palestinienne dans les années 1940-1950, ce sont en effet les réfugiés syriens qui affluent dans ce pays à l’équilibre pourtant fragile et aux ressources limitées. Par ailleurs, bien peu s'interrogent sur la passivité de l'Arabie saoudite ou du Qatar notamment, qui ne font aucun geste pour venir en aide à ces peuples qui, en désespoir de cause, se tournent vers l'Europe ou l'Amérique du Nord.

La mort d’Aylan Kurdi, ce petit bonhomme de 3 ans, dont l’identité a été révélée aujourd’hui, a bouleversé l’opinion publique. Comment ne pas être touché, scandalisé, par cette image ? Grâce à Aylan, gisant sur le sable, une prise de conscience collective est peut-être en train d’émerger. Des leaders d’opinion s’indignent et réclament de vraies mesures humanitaires. En jetant sous nos yeux cette vérité insoutenable, cette photo aura, espérons-le, au moins servi, au-delà de l’indignation qu’elle provoque, à exiger des mesures concrètes pour sortir de ce marasme. Les médias commencent à raconter l’histoire vraie de ces peuples abandonnés, à expliquer aux foules qui voyaient trop souvent les migrants comme des profiteurs de notre système social, qu’une des pires tragédies humaines est en train de se dérouler à nos portes. L’heure, aujourd’hui, est à l’action. Il faut agir ! Agir oui, mais que faire, nous demandons-nous ?

Chacun peut agir à son niveau pour ses frères humains. L’idée n’est pas de culpabiliser ceux qui ne peuvent/veulent pas héberger de migrants. De nombreuses associations ont besoin de bénévoles et de dons (en argent ou matériels). À chacun de se mobiliser en fonction de sa disponibilité, de ses moyens et de ses capacités. Apporter des couvertures, des vêtements, de la nourriture…, enseigner le français ou l’informatique, fournir un logement ou un travail, bref, à chacun de décider de quelle façon il peut se rendre utile ou apporter un peu de chaleur humaine tout simplement.

Il y a près de 40 ans, dans un roman qui fit scandale alors, Le camp des Saints[4], Jean Raspail imaginait des millions de réfugiés venus du tiers-monde pour rejoindre nos côtes. À cette époque, la question de l’immigration n’était pas à l’ordre du jour, et l’auteur fut vivement critiqué pour ses propos perçus comme xénophobes. Mon intention n’est pas de relancer le débat sur sa xénophobie présumée ; ce qui m’a paru intéressant dans Le camp des Saints, c’est cette réflexion qui reste en suspens à la fin du livre : « Chaque jour, de l'aube à la nuit, cette porte restait ouverte et ce soir-là, alors que le soleil amorçait son naufrage quotidien, elle l'était également et c'est justement ce que remarqua le vieil homme pour la première fois. Il eut alors ces quelques mots, dont l'énorme banalité fit naître sur ses lèvres une sorte de sourire ravi : Je me demande, se dit-il, si, en cette occurrence, il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée ?... »Et nous, aurons-nous le courage de laisser les portes de cette forteresse, qu’est devenue l’Europe, ouvertes ? Telle est la question…

Quelques associations qui apportent leur aide aux migrants et recueillent vos dons : Calais Migrant SolidarityCCFD-Terre Solidaire, Emmaüs-FranceLe Secours CatholiqueMédecins du Monde, MSF-Médecins Sans Frontières, Unicef France...


Mises à jour :
- du 1/02/2016 : lire le triste bilan ("échec total") présenté dans L'Opinion par Raphaël Proust : "Des enfants réfugiés disparaissent dans l’indifférence".
- du 22/09/2015 :  "CARTE. Quelles sont les communes volontaires pour accueillir des réfugiés ?" publiée dans Le Figaro.



[1] Récemment, la Hongrie a installé, contre l’avis de l’UE, une barrière anti-migrants à sa frontière avec la Serbie.
[2] « L'opinion publique vivement opposée à l'accueil de migrants » (Le Point du 2/09/2015).
[3] Extrait de la tribune « La part de la France » de Michel Rocard dans Le Monde du 24/08/1996 : « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre fidèlement sa part. Prononcée par moi en 1990, la première partie de cette phrase a eu un destin imprévisible, expliquait alors Michel Rocard. Elle soulignait les limites inévitables que les circonstances économiques et sociales imposent à toute démarche d’immigration, et cela d’autant plus qu’on veut la conduire dignement. Ce rappel des contraintes pesant sur les responsables politiques a été perversement interprété comme un ralliement à une doctrine d’immigration zéro qui n’a jamais été la mienne et qui serait aussi irréaliste pour la France que dangereuse pour son économie. Au point qu’aujourd’hui cette phrase, prononcée à l’époque devant les militants et amis de la Cimade, auditoire non suspect de xénophobie, est séparée de son contexte et sert de caution tous azimuts pour légitimer l’application, sans aucune considération des droits de la personne humaine, des impitoyables lois Pasqua de 1993, qui doivent être abrogées tout comme mon gouvernement avait fait abroger la loi Pasqua de 1986. ».
[4] Robert Laffont (1973).