Vladimir, Marine et les autres... Entretien avec Patrick de Friberg








Nous étions une frontière, ou l'histoire secrète passée et à venir de l’Occident depuis la fin de la Guerre froide.
Patrick de Friberg met en garde contre la déflagration à venir : les populismes renaissent, les frontières de Yalta volent en éclat, la foule immense des déracinés fuit devant l'horreur.
À la frontière du roman d'espionnage et du thriller politique, Nous étions une frontière est également une réflexion sur l'espérance de l'amour, l'amitié, le jazz et la mémoire des peuples.

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Avec l'aimable autorisation de French Pulp éditions. 27 février 2017. Propos recueillis par Mathieu S.


Présidentielles : Ressaisissons-nous ! (Il sera trop tard pour pleurnicher quand les jeux seront faits)

(Billet d’humeur du 2 février 2017, Véronique Anger-de Friberg)



Si les modérés, déçus des politiques ne vont pas voter, les extrêmes eux iront. Ils sont déterminés à « ce que ça bouge », « essayer autre chose » comme on l’entend si souvent. Les dégoûtés de notre démocratie rouillée, les « en colère », pensent à sanctionner notre gauche défaite et notre droite perdue en allant jeter dans l’urne un vote populiste. Et qu’importe qu'ils soient de droite ou de gauche, les extrêmes se rejoignent...
Cette fois, il ne suffira plus de faire front commun au motif que le FN serait le mal incarné, que Marine Le Pen ne penserait qu’à sortir la France de l’Europe, de l’OTAN pour offrir la paix (traduire : la guerre, en langue officielle orwellienne) à Poutine, qui voit l’arrivée de Trump et de Le Pen comme l’occasion de reconstituer sa grande Russie alors qu’il rêve de se réapproprier les pays baltes et, soyons fous, le temps de se réarmer, l’ex Union soviétique.
Ressaisissons-nous ! Le pire n’est jamais sûr, certes… mais encore faut-il avoir conscience des périls qui nous guettent. Sortir du déni collectif qui nous plonge, les uns après les autres, pays libres et magnifiques, dans ce refus de voir les choses telles qu’elles sont. L’impossible dialogue entre les gagnants et les perdants de la mondialisation trahit cette faillite des élites, impuissantes à éclairer le peuple et à rassurer ceux pour qui révolution numérique rime avec angoisse et perte d’emploi. Ces élites qui n’ont rien vu venir, et leurs pauvres parades indignées alors que les populistes pavoisent, tellement sûrs que leur heure va arriver.

Royaume-Uni, Etats-Unis, France et tous ces vieux pays d’Europe autrefois progressistes et accueillants, prêts à prendre des risques pour défendre leurs valeurs humanistes, ne semblent plus rien espérer. Ni de leurs leaders « classiques », ni de contre-pouvoirs institutionnels inventés dans -et pour- un monde qui n’existe plus. Aux abonnés absents les leaders charismatiques porteurs d’une vision à long terme, soucieux du bien commun et de l’intérêt général, prêts à se sacrifier pour servir leurs frères humains et pour cette cause plus grande qu’eux : leur pays, leur patrie, leur nation. Les peuples en perte de repères ne croient tellement plus en rien qu’ils sont prêts à croire à tout : à tout ce qui porte les apparences de la grandeur retrouvée, d’une promesse d’un pays apaisé ou même du grand Soir.
70 ans d’accalmie ont valu à cette vieille dame qu'est l'Europe un prix Nobel de la Paix. Le brandissant tel un talisman, elle se croit ainsi protégée pour toujours de la mauvaise mémoire de ses peuples et des dangers qui planent au-dessus de leurs têtes. Un prix Nobel au nom de la réconciliation de nations autrefois ennemies, qui devrait s'attacher à nous rappeler que la paix réclame des efforts permanents au  lieu de s'évertuer à nous faire oublier à quel point celle-ci est devenue fragile. Le recours à la pensée magique risque hélas de ne pas suffire tant l’heure est grave. Telle est la condition humaine : un funambule en permanence au bord du chaos…
Les unes après les autres, les nations les plus ouvertes se replient sur elles-mêmes, protègent leurs frontières des Hommes qui ne seraient pas/plus leurs frères et sont désormais perçus comme des menaces. Le protectionnisme contre les humains et les biens, appliqué au nom du principe de précaution, leur semble la meilleure réponse à ce monde qui s’enfonce dans le chaos et la fureur.

Comment contenir les va-t-en-guerre tout en ouvrant les yeux des pacifistes qui préfèrent laisser faire que de s’avouer impuissants là où croît le péril ? Comment faire comprendre que le populisme n'apportera rien de bon à tous ceux qui se sentent trahis, laissés-pour-compte, démunis, dans ce contexte de grand chamboulement économique, social et géopolitique ? Quelle réponse allons-nous apporter, nous les modérés, et tous ceux qui croient encore que le sort de la France est entre leurs mains ?
Il faudra se montrer convaincants… et créatifs ! La pédagogie, tout comme le mépris ou la culpabilisation, ne suffiront pas à calmer les passions mauvaises. Cela n’a fonctionné ni outre-Manche, ni outre-Atlantique. Ce serait une erreur également d’imaginer qu’un chef d’Etat providentiel pourrait nous sauver d’un mauvais sort. On en connaît qui ont  bien cru réussir… avant d’exploser en plein vol !
On vous l’a dit : il faut renoncer définitivement à la pensée magique, ce réflexe infantile qui rappelle à quel point nous avons perdu la maîtrise de nos destins. Parce que nous avons tous notre part de responsabilité. Trop de politiques ont failli, que ce soit du point de vue légal ou moral. Trop de gagnants de la mondialisation et du numérique ont failli, se complaisant dans un entre-soi favorisant la reproduction de leur caste tout en faisant l’aumône d’une vraie-fausse empathie à ceux qui n’appartiennent pas à leur monde. Trop d’entre nous se sont désengagés de la vie politique ou détournés de la chose publique, abandonnant avec une coupable indifférence notre pays entre des mains bien peu soucieuses de l’intérêt général.
Nous tous, citoyens, partageons ce lourd fardeau de la responsabilité. Une fois cela décrété, que fait-on ? Comment évite-t-on qu’au 2nd tour Le Pen soit élue Présidente de la République française ? Une présidente élue « démocratiquement », en dépit d’un taux d’abstention que l’on peut déjà présumer plus élevé que jamais. Il sera trop tard pour pleurnicher quand les jeux seront faits ! Trop tard pour aller manifester contre tous ceux qui auront osé abuser du vote populiste… Trop tard pour refuser un résultat des urnes qui nous paraîtra… anti-démocratique ! Par pitié, ne rejouons pas ce spectacle pathétique des Démocrates ou des anti-Brexit hébétés par leur échec faute d’avoir su interpréter les signes avant-coureurs d’une catastrophe annoncée.
Chaque citoyen a le droit –donc le devoir s’il veut influer sur la politique et l’avenir de son pays- d’aller voter. Que tous ceux qui veulent continuer à  croire en l’avenir se lèvent. Que tous ceux qui pensent que la défiance et la léthargie ne peuvent rimer avec « 6ème puissance mondiale » se déplacent. Que tous ceux qui veulent « empêcher que le monde se défasse[1] » comme le proposait Camus, reprennent leurs esprits. Que tous ceux qui chérissent cette patrie où sont nés les droits de l’Homme usent de leur droit de voter et fassent contrepoids à l’extrémisme qui, lui, saura mobiliser ses troupes le jour venu !
En mai, le peuple va exercer librement ce droit précieux au nom de nos chères valeurs républicaines de Liberté-Égalité-Fraternité. Comment fait-on pour mobiliser tous les indécis, tous ceux prêts à renoncer à exprimer leur voie, tous ceux qui pourraient changer la donne en étant plus nombreux à dire « NON ! » au vote populiste ? Toutes les idées réalistes, sans mépris et sans haine, toutes les bonnes volontés sont acceptées… le poste est à pourvoir immédiatement.

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Résonance : « Nous sommes en 2019, vous rendez-vous compte du chemin parcouru si vite ? La paix n’a pas d’histoire, Lefort, vous devriez le savoir, vous, le vieux soldat. La paix n’a pas de frontières ni de réfugiés : la paix n’existe pas sans la guerre qu’elle termine. Quelle ironie de savoir que notre temps devient l’Histoire parce que nos innocents meurent par centaines de milliers sous les bombes et la torture. Quand la guerre revint, alors naquit la génération instantanée des héros magnifiques et des traîtres absolus. L’amnésie des bien-pensants est de retour, maladie des écriveurs de tous ces panneaux-réclames ignobles qui feront les livres d’histoire. La guerre, mon bon Lefort, la guerre efface même les péchés de tous les fous que nous avons créés. ».  Extrait du thriller politique Nous étions une frontière de Patrick de Friberg (en librairie le 10 mars 2017 aux éditions French Pulp).





[1] « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse ». Albert Camus (1913-1960) écrivain, prix Nobel de Littérature (discours du 10 décembre 1957, Hôtel de Ville de Stockholm). Voir aussi :  Au bout des doigts le monde entier (« Empêcher que le monde se défasse »). Par Véronique Anger-de Friberg (Forum Changer d’Ère. Collection « Changer la vie », 10 novembre 2016).

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Illustration : André-Philippe Coté, artiste québécois.